Hilma af Klint. Les Peintures du Temple (1906-1915) au Grand Palais
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Paris le 14 août 2026. Présentée au Grand Palais du 6 mai au 30 août 2026, en collaboration avec le Centre Pompidou, cette exposition constitue un événement majeur : c'est la première grande exposition monographique consacrée en France à Hilma af Klint (1862-1944). Elle réunit notamment le cycle des Peintures du Temple, considéré comme le sommet de son œuvre. La première force de l'exposition est historique. Hilma af Klint commence dès 1906 à réaliser des œuvres abstraites alors que Kandinsky, Malevitch et Mondrian, auxquels l'histoire traditionnelle attribue généralement la naissance de l'abstraction, n'en sont encore qu'aux prémices de leurs recherches. Mais il serait trop simple de transformer cette découverte en une compétition consistant à déterminer qui fut « le premier ». L'originalité de Hilma af Klint est ailleurs : elle ne cherche pas seulement à libérer la peinture de la représentation du monde visible ; elle veut représenter un monde invisible. C'est là que commence le véritable mystère de son œuvre. Hilma af Klint était profondément influencée par le spiritisme, la théosophie et les recherches sur les forces invisibles. Avec les membres du groupe De Fem, elle participe à des séances spirites et considère certaines de ses peintures comme une forme de transmission d'une réalité supérieure. Ses cercles, spirales, croix, lettres, chiffres, fleurs et formes géométriques ne sont donc pas de simples exercices esthétiques. Le spectateur se trouve ainsi devant une peinture qui semble vouloir dire quelque chose sans jamais pouvoir être complètement traduite. C'est précisément cette contradiction qui rend les œuvres fascinantes : elles prétendent posséder un sens universel, mais ce sens demeure en grande partie inaccessible. La série des Dix Plus Grands, réalisée en 1907, constitue probablement le moment le plus impressionnant de la visite. Les toiles atteignent environ 3,15 mètres de hauteur et déploient une extraordinaire profusion de couleurs, de formes ovales, de spirales et de courbes. Elles représentent les différents âges de l'existence : enfance, jeunesse, maturité et vieillesse. Le spectateur n'est plus devant un tableau au sens traditionnel : il est presque à l'intérieur d'un cosmos pictural. La dimension monumentale est essentielle. Les couleurs semblent respirer, les formes s'engendrer les unes les autres et la composition donne l'impression d'un organisme vivant. Le paradoxe : une peinture extraordinairement moderne… et profondément ancienne C'est ici que l'exposition devient intellectuellement passionnante. Hilma af Klint est extrêmement moderne par son vocabulaire plastique, mais son ambition est presque archaïque. Elle cherche ce que cherchaient les anciennes religions, les mystiques et les philosophes : l'unité cachée du monde. La spirale devient le symbole d'une évolution perpétuelle ; les oppositions de couleurs évoquent parfois le masculin et le féminin ; les formes organiques renvoient à la croissance et à la transformation. Sa peinture se situe donc entre science, mysticisme et poésie. Elle semble dire que derrière la multiplicité apparente des choses existe une unité secrète. Mais faut-il tout admirer ? C'est la principale réserve que l'on peut formuler. Certaines œuvres sont véritablement bouleversantes par leur beauté plastique. D'autres donnent davantage l'impression d'être des diagrammes ésotériques, destinés à illustrer une pensée spirituelle. Le Monde a justement souligné le caractère parfois « didactique et démonstratif » de cette peinture à programme. Le danger serait alors de confondre importance historique et grandeur artistique. Le fait qu'Hilma af Klint ait peint avant Kandinsky ne signifie pas automatiquement que toutes ses œuvres possèdent la même puissance que celles des grands maîtres de l'abstraction. Certains visiteurs ont d'ailleurs ressenti cette dimension intellectuelle ou ésotérique comme une distance émotionnelle. L'exposition permet également de réfléchir à une autre question : pourquoi Hilma af Klint a-t-elle été si longtemps absente de l'histoire officielle de l'art moderne ? Elle avait elle-même décidé que ses œuvres abstraites ne seraient pas exposées avant vingt ans après sa mort. Mais cette volonté personnelle n'explique pas tout. Son œuvre a également été longtemps marginalisée par une histoire de l'art construite essentiellement autour de figures masculines. Sa reconnaissance internationale est relativement récente. L'exposition ne consiste donc pas seulement à redécouvrir une peintre oubliée : elle nous oblige à réexaminer la manière dont l'histoire de l'art fabrique ses héros et ses généalogies. Au fond, Hilma af Klint pose une question vertigineuse : Peut-on peindre ce que l'on ne peut pas voir ? Toute l'aventure de l'abstraction pourrait être considérée comme une tentative de répondre à cette question. Chez Kandinsky, l'abstraction devient essentiellement une recherche de correspondances entre formes, couleurs et spiritualité. Chez Mondrian, elle devient ordre et harmonie. Chez Malevitch, elle tend vers le dépouillement métaphysique. Chez Hilma af Klint, elle devient révélation. C'est ce qui fait son originalité et aussi sa limite : sa peinture ne veut pas seulement être belle ; elle veut nous apprendre quelque chose sur l'univers. Verdict Une exposition exceptionnelle, mais à regarder autant avec les yeux qu'avec l'esprit. Le Grand Palais réussit à faire découvrir une œuvre qui bouleverse notre vision des origines de l'abstraction. Les toiles monumentales, particulièrement Les Dix Plus Grands, justifient à elles seules la visite. Mais il faut résister à la tentation de faire de Hilma af Klint simplement « la femme qui a découvert l'abstraction avant Kandinsky ». Elle est beaucoup plus intéressante que cette formule spectaculaire. Son véritable sujet n'est peut-être pas l'abstraction : c'est l'invisible. Et c'est précisément ce qui rend son œuvre encore troublante aujourd'hui : devant ses tableaux, nous sommes placés devant une peinture qui nous demande moins de comprendre que de croire, ressentir et interpréter. L'exposition est à voir absolument, particulièrement pour les Dix Plus Grands, l'un des ensembles picturaux les plus impressionnants que l'on puisse actuellement découvrir à Paris. Félix José Hernández.
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